Une histoire de familles, première séance

L’atelier d’écriture « Une histoire de familles » a commencé ce mardi 21 septembre à la médiathèque. Quinze personnes autour de la table et une ambiance tout à la fois conviviale et studieuse. Chaque participant s’empare d’un personnage qu’il va construire et enrichir de séance en séance. Pour cette première séance, il s’agissait de choisir son personnage puis d’écrire son récit de naissance. Voici la liste des personnages qu’on a déjà hâte de retrouver la semaine prochaine…

Homme qui marche sur la ligne continue, sur la route.
Garçon parlant seul dans l’oreillette.
Militaire en civil.
Petite grand-mère ronde qui trottine.
L’enfant pleurant sur son doudou.
Femme triste qui pleure à chaudes larmes.
Un homme qui marche comme s’il était heureux.
Ballon rouge qui vole dans les arbres.
Petite fille blonde qui saute à la corde.
Homme qui vit dans une bassine.
Femme qui ressemble à Louis XVI.
Jeune fille qui consulte sa montre.
Femme qui fume le cigare.
Homme âgé titubant au coin de la rue.

Les « Récits de naissance » des personnages :

Enfant pleurant sur son doudou
récit de naissance

Je me laisse porter par tous ces murmures, je tangue dans cette eau doucereuse, quelques gorgées par-ci par-là me rassasient et… Ainsi va…

Et la tourmente, je me sens glisser, entrainée dans ces flots : une porte !  Je tambourine, la descente est rude et tout à coup «la lumière», cette voix qui ne cesse de répéter «Poussez – poussez».  Allez mon petit, encore un effort, on y est presque ….

Qui suis-je, cette odeur bizarre, je me sens propulsée, suspendue, tête en bas, un tuyau me relie toujours à ma mère, et cette voix revêche, autoritaire, elle ne va pas se taire.

Arrêtez,  mais arrêtez, moi aussi je sais crier «ouain – ouain !!!!»

Et cela continue, un brin de toilette, je te tourne d’un coté, puis de l’autre. Tiens !  Plus de tuyau, je te lève un bras, un pied, c’est pas bientôt fini, un peu de douceur tout de même, je suis petite moi ! et elle, comment disent-ils  ?, «sage-femme», persiste à me bousculer,  je me sens rosir de colère, je veux voir ma maman.

Tiens ! ce parfum, ce parfum inoubliable, ces caresses !! Sa voix me susurre « bonjour ma princesse !! »  «Ma Maman»

Elle me dépose délicatement dans mon berceau, un petit lapin cligne de l’œil en signe d’accueil.  «Mon Doudou»

Babette.

Homme qui marche sur la ligne continue (1)
récit de naissance

- Comment tu le sais, toi qui es né vingt ans après lui ?

- Papa racontait toujours sa naissance, André, c’était leur premier, y’avait cinquante centimètres de neige, maman malade… C’est comme si j’avais tout vu.

Marion, il parlait souvent de Marion, c’était l’accoucheuse. Il avait fallu aller la chercher au village avec deux chevaux et le traîneau. Cinq kilomètres pour venir au hameau, par moins dix, avec un vent glacial. Elle s’était emmitouflée, fallait voir !

Maman était restée seule, les vaches n’étaient pas encore traites. Quand papa est revenu avec la Marion, il a dû aller d’abord à l’étable. Les vaches, y’en avait une dizaine, meuglaient comme des folles, elles réclamaient la traite.

Et maman pleurait à chaudes larmes, elle réclamait sa mère, elle avait mal, elle avait peur. Elle a poussé un cri interminable quand elle a vu Marion. Y’avait déjà plein de liquide dans les draps, du sang.

Marion a couru verser l’eau de la bouilloire dans la cuvette, mais elle n’était pas revenue  dans la chambre qu’André était sorti, d’un coup. Maman était toute déchirée et elle s’est évanouie.

Elle est restée plus de trois semaines au lit, faible.

André restait dans son berceau, papa faisait l’indispensable mais il n’avait pas beaucoup de temps. Marion était revenue faire une lessive ou deux, mais avec la neige, c’était pas facile.

Ça doit être comme ça qu’il a pris l’habitude de rien demander, de se contenter de ce qu’on lui donne.

Marie-Berthe.

Homme qui marche sur la ligne continue (2)
récit de naissance

J’entends une voix qui me dit, « vous allez bientôt dormir, vos paupières sont lourdes, vous allez plonger dans un profond sommeil et allez remonter le temps. Essayez de vous souvenir.
La voix poursuit que voyez-vous ? Je réponds :
- Je vois le tableau de bord d’un avion, je ne contrôle plus rien.
L’avion a décroché depuis une minute, le sol se rapproche trop vite, j’ai peur de mourir, j’entends 300 personnes qui hurlent, puis plus rien.
La fameuse voix se fait entendre à nouveau, que se passe-t’il ?
Je suis dans le bureau de mon patron, il me dit :
-Votre CV m’intéresse vraiment, dix mille heures de vol promettent une grande expérience.
Vous aurez un salaire comme vous n’en avez jamais eu et pour l’occasion dégustons une coupe de champagne.
Bienvenue dans la compagnie Herbert Airline.

Encore cette voix, quand va-t-elle me lâcher ? Elle m’interroge une fois de plus :
« Vous avez quinze ans, à quoi pensez-vous ? »
Je pense qu’un jour je piloterai ces avions qui fendent le ciel toutes les deux minutes.

La voix se rappelle à mon bon souvenir, « Vous êtes en train de naître que voyez-vous ? »
Je vois un homme habillé en vert qui me tape dans le dos, je manque d’air, on m’enfonce un tuyau dans la gorge, j’entends quelqu’un au dessus de moi hurler et pleurer, ce doit être ma mère, je vois un homme au visage très inquiet, sûrement mon père.
J’ai mal à la gorge, le tuyau a dû me blesser.
Je sens enfin mes poumons se gonfler, j’ai l’impression que l’air vient du tuyau.
Dans la salle, je vois plusieurs personnes avec un grand sourire, il semblerait que je m’en sois sorti, à peine venu à la vie, j’ai failli la quitter.
Pour moi, la vie aura plus de saveur que pour n’importe qui.
Vive la vie.

Encore la voix qui s’exprime :
-« A trois, vous vous réveillerez doucement, et tout ce que vous aurez dit, aura disparu de votre mémoire.
Attention je compte : 1, 2, 3, réveillez-vous.
Ma vision est trouble, j’aperçois un homme à lunettes assis à ma gauche, je me frotte les paupières afin de retrouver une bonne vue.
Derrière l’homme, j’aperçois une bibliothèque qui n’en finit pas, en regardant sur son bureau, des énormes cigares et un gigantesque briquet, je me souviens où je suis.
Je suis chez mon hypnotiseur, qui se dit psychiatre.
Mais j’en doute, car ses méthodes de travail sont pour le moins originales.
Je lui pose la question que je déteste le plus : «  Combien vous dois-je ? »
Sa réponse ressemble à un quolibet : «  Seulement 500 Euros »
Je trouve suffisamment de force morale pour ne pas lui en mettre une.
Je règle la note et m’éclipse.
A peine dehors, le plaisir de voir des gens normaux me réconforte.
Je ne sais pas d’où sort mon hypnotiseur, mais il en sort.
Madame l’addiction me rappelle à mes devoirs et m’indique le bistrot d’en face.
Pas de voiture à droite ni à gauche, je traverse.
Arrivé dans l’un de mes milieux de prédilection, je me sens dans mon élément.

Sébastien.

Fille qui ressemble à Louis XVI
récit de naissance

Depuis que j’ai dix ans, je porte autour  du cou une mousseline lorsqu’il fait chaud puis un col roulé en automne-hiver.
Je me souviens précisément du jour de mon dixième anniversaire, ma grand-mère est morte trois jours après brutalement ; ce jour là elle m’a livré quelques propos qui résonnent  chaque année.
« Quand ta mère a ressenti les premières douleurs dans on bas ventre, ton père est resté dans son bureau occupé à ses affaires. L’employé de maison est venue me prévenir puis elle a appelé le médecin, ta mère souffrait déjà beaucoup, son souffle était court, nous avons fait chauffer de l’eau puis nous lui avons épongé le front à tour de rôle. Depuis son bureau ton père n’a pu ignorer l’agitation de la maisonnée, mais rien ne pouvait le sortir de son antre, était-ce de la retenue, de la pudeur, je n’ai jamais compris mon fils, cet enfant si doux qui était devenu un homme froid et distant dont je me sentais si loin. Enfin en tout début de soirée ta mère poussa des gémissements qu’il était impossible d’ignorer, néanmoins il fallut que je descende frapper à la porte du bureau. Je n’avais jamais vu ton père dans cet état de crispation mais j’ai longtemps cherché un soupçon de tendresse dans son regard. Avait-il réellement suivi les bouleversements de la journée ? Lorsqu’il s’est levé de son fauteuil il a pris le temps de remettre sa veste en forme, il a monté l’escalier.
En arrivant dans la chambre le médecin l’a félicité puis s’est éloigné discrètement.
J’ai suivi ton père des yeux dans oser prononcer un seul mot ; ta mère n’était même plus en état d’afficher un semblant de sourire, son corps meurtri lui laissait à peine la force de respirer.
Je te passe tous les détails ma chérie mais tu peux juste imaginer  la chambre d’une femme dont le corps vient d’exulter toute la souffrance du monde…
Ton père, digne et sobre s’est approché de son épouse,  lui a délicatement déposé ses lèvres sur le front, sans un mot… J’ai essayé d’imaginer ce  qu’il pensait à ce moment précis.
Toi, petite fille tu n’étais alors qu’un nourrisson qui hurlait à l’autre bout de la pièce, il fallut plusieurs minutes qui me semblèrent une éternité avant que ton père s’approche.
Dans un premier temps il se concentra sur la découverte de ton minuscule visage dont la bouche se tordait en cris stridents, puis soudain je le vis pâlir et porter un regard indescriptible sur ton corps.
Il découvrit les renflements violacés qui encerclaient ton cou tels un collier naturel d’améthystes… Il ne put contenir son effroi, il cria en portant sa main à sa bouche et sortit ».
Je n’ai rien répondu, je n’avais pas compris tous les mots employés par ma grand–mère mais son regard et le timbre de sa voix me permettaient de traduire les émotions.
Le cœur de ma grand-mère s’est arrêté de battre trois jours après dans son sommeil, jamais plus personne n’évoquera devant moi le jour de ma naissance.

Il y a quelques années lors d’un diner j’étais assise à côté d’un homme charmant qui était conseiller dans un cabinet de joaillerie, nous évoquions les pierres, leur couleur, leur symbolique. J’étais subjuguée  par ses propos, je me sentais disponible et prête à me noyer dans son regard lorsqu’il m’annonça que le violet symbolisait la noblesse et la royauté.

Corinne.

Militaire en civil
récit de naissance

Le médecin me regarde d’un air grave, je vois ses lèvres bouger, je l’entends me dire « Vous êtes enceinte, vous allez bientôt accoucher « … Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?  Est-ce que c’est à moi qu’on parle ? Des mots que je n’arrive pas à comprendre, vides, privés de sens. Je ne  sais plus très bien où je suis, qui je suis ; j’ai l’impression de vivre un  cauchemar, je me dis « C’est pas possible, je vais me réveiller », le reste je m’en souviens mal, c’est comme un grand vide. Tout ce que je sais, c’est que d’un coup devant le médecin, je craque, je crie, je pleure… Il appelle une infirmière, tente de m’apaiser puis  il téléphone à Gérard mon mari ; moi je suis sonnée : je vais accoucher dans une quinzaine de jours, alors que je n’avais même pas idée que j’étais enceinte ! C’est à devenir folle. Pourtant, depuis la naissance de ma fille deux ans plus tôt, je prends la pilule et tous les mois, j’ai mes règles, mon ventre n’a pas bougé, à peine. J’ai pris deux ou trois kilos que je m’explique sans mal : j’ai arrêté de fumer depuis six mois. Ces derniers temps, j’avais vécu on ne peut plus normalement. Il y a trois mois, Gérard et moi avons passé un week-end chez des amis, j’ai pratiqué l’accrobranche, nagé, chahuté dans la piscine ; tout ce temps en maillot de bain, sans que personne ne remarque quoi que ce soit. Ce matin avec un terrible mal au ventre, j’apprends que j’en suis bientôt à mon neuvième mois de grossesse. Par la suite, pour un semblant de réalité, je n’ai pas cessé de me répéter la même phrase « Non, je suis pas folle. » Gérard est venu me chercher en catastrophe. Quand il m’a vu en pleurs dans le cabinet du médecin, il lui a tout de suite demandé ce qui se passait. « Vous allez être papa, ai-je entendu, oui, et dans quinze jours! » Gérard est resté muet… Lui non plus n’arrivait pas à comprendre. Plus tard,  il m’a confié qu’il s’en était voulu de ne s’être rendu compte de rien. Avant de quitter l’hôpital, j’ai surpris deux  infirmières qui se moquaient de mo i; c’était un avant-goût de ce qui m’attendait  par manque d’information. Les gens sont incapables d’accepter que l’on puisse être enceinte sans qu’ils le sachent. J’étais comme une espèce de monstre, comme si ce n’était pas suffisamment difficile à vivre et à accepter soi-même. J’ai eu également droit à la réprobation et au mépris. J’ai d’abord téléphoné à ma patronne. Quand elle a su que je ne viendrai pas pour cause d’accouchement  imminent, évidemment elle m’a incendiée. « C’était honteux, je lui avais caché que j’étais enceinte ; elle ne pourrait plus avoir jamais confiance en moi. » Mais le plus dur a été de l’annoncer à mes parents.  Je ne savais tout simplement pas comment le leur dire. Je suis arrivée chez eux et là, tout à trac : « J’ai quelque chose à vous dire, c’est pas facile… » puis après un temps  » Je suis enceinte. » Le visage de ma mère s’est illuminé avant que je n’ajoute : « J’accouche dans  quinze jours ».  En regardant mon ventre  » Mais il est où ce bébé ? » Je ne  m’attendais pas à une telle compréhension de leur part. Eux au moins, comme Gérard et mes amies, m’ont protégée, défendue, entourée ; ça a été ma chance ! Finalement, l’accouchement a même eu lieu bien plus tôt ;  j’ai donné naissance à Alain qui est né dans la nuit à la maison. Il est passé comme une lettre à la poste ; il a les yeux gris bleu, les joues rosées,  pas de cheveux.  Gérard et moi, nous lui avons donné l’amour qu’il n’a pas eu avant sa naissance. Alain a maintenant deux ans et je donne plein d’amour à mon petit garçon. J’ai eu un déni de grossesse.  La future mère n’a vraiment pas conscience de son état. L’année prochaine il va à l’école maternelle.

Marie-France.

Jeune fille qui consulte sa montre
récit de naissance

Je suis née par un jour de grand froid dans un village des Ardennes, plus tôt que prévu.
Papa fait sa tournée, maman est dans la cuisine, elle chantonne.
Il fait bien chaud dans la maison avec le feu de bois qui crépite dans la cheminée.
Maman prépare une tarte au maroilles et la met au four, il est près de midi.
Aïe !!! Aïe !!!!!!!!
Les premières contractions arrivent, ce n’était pas prévu. Maman se plie de douleur, ça se calme enfin, elle vaque à d’autres  occupations.
Les contractions recommencent, de plus en plus intenses, de plus en plus rapprochées, là c’est sérieux.
Maman appelle vite les pompiers qui arrivent toute sirène hurlante. Ce sont eux qui l’accouchent. Je sors très vite comme une lettre à la Poste (papa est facteur !), c’est tant mieux pour maman.
Je suis toute sanguinolente, le pompier m’essuie délicatement et m’enveloppe dans une serviette rose bien moelleuse.
Avec ses mains de géant, il me pose sur le ventre de maman, ce ventre dans lequel  j’entendais tous les bruits extérieurs ; le rire des parents, les éclats de voix, les sons musicaux… Impatiente de les découvrir par moi-même. Je suis dans ce monde.
Voilà papa qui arrive dare-dare malgré les routes enneigées
Il est tout chamboulé. Je suis la première née dans la famille et je suis bien sûr le plus beau bébé du monde.
Oh !!! Ça sent le brûlé, une forte odeur de fromage envahit la maison, la tarte au maroilles !!! Elle est restée dans le four !!!
Heureusement les pompiers sont là, ils courent à la cuisine, ouvrent la fenêtre, sortent la tarte du four.
Elle est encore mangeable.
Papa la partage en douze parts, parce qu’entre temps les voisins sont venus aux nouvelles !
Il offre à tous un bon p’tit verre de blanc, histoire de se remettre de ses émotions et de fêter mon arrivée.
Ça commence bien la vie !
Je me présente : je suis arrivée le 12 Décembre 1992 à 12h12 et je m’appelle Jeanne.

Marie-Odile.

Homme âgé titubant au coin de la rue
récit de naissance

A travers la fenêtre ouverte de ma chambre, je m’évade vers ce ciel qui se nimbe lentement mais sûrement du voile nébuleux de la nuit. Une brise d’été s’engouffre dans la pièce, chassant ainsi l’odeur stérile de l’hôpital. Frissonnant, je laisse glisser ma main sous la couverture en quête de chaleur. Elle s’arrête tendrement sur la forme arrondie de mon ventre. Je sens entre les mailles de mon pull, la tendre brûlure de cette minuscule flamme qui partage ma chair et mon sang.

Une union qui va bientôt prendre fin…

Mais ce n’est que la suite logique des choses.

Je ferme les yeux d’aise et commence à me laisser rattraper par les illusions obsolètes de mes rêves…

DOULEUR !

Au fond de moi, mes entrailles se déforment étrangement, mon cœur s’emballe effrayé par la tournure des évènements.

Il était temps…

Je m’extirpe de mes pensées pour retourner à cette réalité qui ne peut attendre.

DOULEUR !

Le souffle coupé, je me retourne dans mon lit en tentant d’approcher ma main tremblante du bouton vermeil, mécanisme de mon salut.

DOULEUR !

Mes doigts se referment malgré tout sur l’objet en question. Aux tréfonds de mon être, le liquide berceau s’échappe pour aller se mêler au tissu rêche du matelas.

Il arrive…

DOULEUR !

La porte s’ouvre avec fracas découvrant ainsi, à mes yeux embués par la perle de mes larmes, le prélude des ombres dansantes. Elles s’agitent autour de moi avec harmonie et chaos. Elles m’emportent, envoutantes, dans leur sillage.

DOULEUR !

J’ai l’impression que mes os se brisent dans un chuintement sinistre, que mon existence même n’est que souffrance. Vais-je donc mourir ainsi ? Est-ce toi qui me tue ? Toi qui n’as pas encore vu le monde ?

DOULEUR !

Non… Non ! Je vis ! Je vivrai ! Je le dois ! Il le faut… Pour toi…

DOULEUR !

Le bal blanc continue et s’intensifie de plus belle. Elles ondoient, les malignes, virevoltant autour de ma couche. Commence alors le ronronnement monotone d’un dialecte énigmatique accompagné des tambours de mon cœur.

DOULEUR !

Je n’arrive plus à discerner le monde qui m’entoure, je n’arrive plus à percevoir cette folie furieuse qui s’amuse à tordre et à retordre mon être endolori, je n’arrive plus, tout simplement, à vivre…

C’est donc cela la mort, ma mort… Le néant… Le néant ! Il n’y a rien, rien à part ce vide sans couleur, ce vide où je me perds, ce vide qui m’effraie tant.

Pourtant… Je ne cesse de penser mais… Est-ce vraiment penser ? Est-ce vraiment moi ? Mais… Au fond…

Qui suis-je ?…

DOULEUR !

Ivre de souffrance, mon corps s’arque violemment, dans un dernier effort, m’arrachant à mon sanctuaire que la ruine du temps ne peut fissurer. Mes pupilles humides s’écarquillent sous le choc me laissant ainsi entrevoir cette teinte pourpre se répandre et envahir ce monde sans vague. Elle relance ce monde arrêté, bascule ses limites imposées et moi je vis… Je vis !

Par ce déchirement sanglant, je vis ! Et je te vois ! Toi ! Toi que j’aime ! Toi que je chéris plus que tout au monde ! Toi qui es là dans mes bras ! Je sens ta peau contre la mienne ! ton cœur contre le mien ! ta vie contre la mienne !

Mes yeux dans les tiens.

Tes yeux dans les miens.

Un murmure.

Michaël.

Léa.

Homme qui marche comme s’il était heureux
récit de naissance

Il fait extrêmement froid. Nos pieds s’enfoncent dans la neige. Nos pas se font un peu plus lourds à mesure que la neige s’amalgame à nos chaussures. Je tiens dans la main le violon dont j’ai hérité de mon père. De l’autre, je soutiens ma femme qui peine à avancer : arrivée presque à terme de sa grossesse, cette marche lui est fort pénible. Nous devons nous arrêter souvent pour qu’elle reprenne son souffle. J’écoute sa respiration qui est rapide. J’observe le nuage de fumée qui s’échappe de sa bouche. Il grossit, la fatigue venant. Désormais, il masque presque tout son visage. Ma femme m’apparaît derrière un voile brumeux qui estompe ses traits.

Brusquement, elle s’immobilise comme pétrifiée par les contractions. De longues minutes passent et lorsque tout semble s’apaiser en elle, nous reprenons notre marche et empruntons une route creusée dans la neige. Au bout de quelques mètres, de la vapeur s’échappe d’entre ses jambes. Le liquide qui s’écoule fait fondre la glace qui recouvre la route. Elle doit s’allonger à même le sol. En pleine campagne arménienne, peu de véhicules circulent sur cette voie. Installée sur un lit de glace, entre deux murs de neige, ma femme donne naissance à Goran, notre fils. Il est le premier d’une fratrie de neuf enfants. Nous l’enveloppons dans un châle.

Puis, il me semble entendre le bruit d’un moteur. Je scrute le couloir glacé que forme la route et aperçois un bus qui vient. Je fais signe pour qu’il s’arrête. Deux hommes en descendent et m’aident à faire monter ma femme et mon fils. Je confie mon violon à mon épouse. Je ne peux pas rester dans le bus par manque d’argent : le chauffeur tolère de venir en aide à une jeune mère et son nourrisson mais pas à son mari. Je les embrasse tendrement, respire une dernière fois leur odeur avant de descendre et de regarder le bus s’éloigner.

Je reprends le chemin du retour. Un redoux inattendu et soudain se fait sentir. Il se met à pleuvoir. Je presse le pas. Je sautille afin d’éviter l’eau des flaques qui s’infiltre par les trous d’usure de mes chaussures et qui me glace les pieds.

Je parviens à hauteur de la maison d’un marchand prospère. Sa femme m’aperçoit par la fenêtre et s’écrie me voyant sautiller de cette façon : « Jora, viens voir, c’est le pauvre Slavko. Il est trempé comme une soupe et pourtant il marche comme s’il était heureux. ».

Le lendemain, cette histoire se répand dans tout le village. C’est ainsi que Goran est devenu le fils de l’homme qui marche comme s’il était heureux.

Isabelle.

La petite fille blonde qui saute à la corde
récit de naissance

Autant vous le dire d’emblée, sa naissance n’est pas restée dans les annales. N’attendez rien de spectaculaire, de mémorable, vous qui écoutez.

Elle est née tranquillement, une nuit pluvieuse du mois de juin, sous le signe des Gémeaux. Une naissance comme il y en a tant d’autres : sans cris, sans drames, sans complications, avec juste un peu de douleur,  forcément, et un peu de sang, naturellement.

Comme si elle ne voulait pas déranger longtemps, elle cria deux fois, bailla, puis s’endormit, avec une petite bulle de salive irisée au coin des lèvres.

On s’étonna, autour d’elle, qu’elle dorme des nuits complètes dès le début, qu’elle ne pleure jamais,  sinon lorsque la tétée se faisait attendre. Déjà, elle observait tout et tous,  de son étrange regard bleu-nuit. Et chacun pensait que décidément, sous ses mèches blondes, cette enfant n’était pas ordinaire. Ses parents la nommèrent Una.

Marie-Claude.

Petite grand-mère ronde qui trottine
récit de naissance

Bonjour !
C’est moi, Louise. Je nais une soirée de décembre à la maison. Maman ne m’attend pas si tôt ; la sage femme vient du village voisin ; la route glisse.
Je suis fille unique, maman n’en veut qu’une et c’est moi ! Elle m’impressionne et m’impressionnera toute sa vie. J’arrive sans douleur, ni pour moi ni pour elle, je suis tout de suite sage, soumise.
Il ne faut pas que je me fasse trop remarquer !
Mon père est boulanger, il travaille tout le temps, pas de vacances en vue, pas de vacances prévues.
Je suis capricorne, pas faciles les capricornes, mais on dit qu’ils gagnent à être connus.

Marie-Agnès.

Homme qui vit dans une bassine en zinc
récit de naissance

Particule incandescente crachée d’un autre système,
j’étais venu m’assoupir dans cette matière silencieuse,
laissant le temps dessiner mes contours.
Substance vitale en expansion continue, rien ni personne
ne pouvait plus me contenir.
Un jour de janvier de l’année 1962, au petit matin,
je décidai donc, de suivre coûte que coûte mon destin
et m’engageai vigoureusement dans ce conduit étroit,
goulot d’étranglement initiatique vers l’éternité.
Un long rugissement venu du fond de mon corps
fut ma manière à moi, d’indiquer à mes hôtes médusés,
ma nature et mes intentions dans ce nouvel espace ;
en l’occurrence, pour la circonstance,
le contrebas d’un champ fraîchement enneigé,
tache de lumière improbable dans ce dégradé de gris.
Aisne était le nom que portait mon point de chute.
C’était là, sur le bord d’une petite route de campagne,
Terre de courage et de combat, que j’avais choisi de débuter
la grande exploration qu’allait être ma vie.

Catherine.

Femme triste pleurant à chaudes larmes
récit de naissance

Ce jour aurait dû être celui du bonheur. La naissance d’une petite fille, première enfant de Georges et de Cora.

Georges, chimiste talentueux s’était enrichi à partir d’une découverte qui lui avait permis de construire une usine, la première de plusieurs autres à venir.

Il avait épousé Cora par amour, et la vie semblait sourire à ce couple encore jeune, fortuné et qui désirait l’enfant qui allait naitre.

Malheureusement, comme si cette construction de la réussite où tout s’articulait sans accroc devait subir la loi des probabilités, la chance devait cruellement tourner.

Une fièvre puerpérale avait ôté la vie de la pauvre Cora abandonnant Liliane avec tout mais sans l’essentiel, l’amour et la proximité d’une maman.

Fille unique d’un père inconsolable qui ne cessait d’essayer de la combler, elle finit par banaliser l’obtention, même ce qui pour d’autres était inaccessible. Mais tous ces messages du confort n’étaient pas sages.

L’absence de mère lui pesait cruellement, en la privant de ce contrepoids affectif qui aurait pu la maintenir sur les rails, alors que sa fortune la rendait aérienne, au-dessus des obstacles mais tributaire d’un  courant ascendant, déviant, aspirant et changeant.

Dés le début de sa scolarité, sa fréquentation des meilleurs établissements privés lui avait permis de parfaitement intégrer ce milieu très codé de fabrique d’élite sociale.

Héritiers préparés en permanence à être les meilleurs et qui finiraient par y arriver, tant par autosuggestion que par les moyens mis en œuvre.

De toute façon, un peu comme le dictateur de Brecht Arturo Ui proposait de changer le peuple, si ce dernier n’approuvait pas ses  foucades, beaucoup d’entre eux étaient convaincus qu’ils en auraient un jour le pouvoir.

Ce pouvoir qu’elle avait ambitionné dans l’espoir de devenir opérationnelle à la tête du groupe familial.

Mais son père avait préféré choisir des étrangers à la famille. Et, devenue héritière, elle n’avait plus osé modifier cette structure qui fonctionnait à merveille. Elle s’était finalement satisfaite de ses très gros dividendes et de l’extrême déférence que chacun lui manifestait au cours des conseils d’administration. Hommage des capitalistes au capital. Son échec retentissant avait été atténué par sa conviction d’être un « Deus ex machina ».

Jean-Claude.

Un commentaire sur “Une histoire de familles, première séance”

  1. mediatheque dit :

    voilà déjà deux fois que nous nous retrouvons le mardi soir et déjà la notion de plaisir évoquée par Luc au début est palpable au sein du groupe.Plaisir de croiser des visages, des sourires, des personnalités très différentes , qui s’harmonisent et se retrouvent autour des mots.De l’émotion, du rire, de la pudeur, de l’admiration, de l’attention, du respect, deux heures rien qu’à nous !!!Chaque « écrivant » a donné vie à un personnage, tous très différents, la diversité des styles nous donne envie d’en savoir davantage….vivement la semaine prochaine.
    le processus de création est en marche!!!merci Luc
    Corinne

Laisser une réponse